Tire la chevillette !

Tire la chevillette !©
par Psylook

Il se tenait sous le couvert des arbres et observait Éloïse discrètement. Elle était sa cadette de deux ans. Cela faisait un moment qu’elle n’était plus une enfant. Depuis quelques temps, il la trouvait étrangement à son goût ; elle était loin d’être la plus belle fille du village mais lui la trouvait magnifique avec son épaisse chevelure brune et bouclée, son nez un peu long mais parfaitement droit, ses yeux clairs et son doux visage ové.

Habituellement, il n’avait nul besoin de se cacher pour la contempler, il marchait souvent à ses côtés : il la connaissait depuis très longtemps, il l’accompagnait fréquemment à travers la forêt jusqu’à la maison de sa grand-mère à qui elle apportait souvent quelques douceurs. Le mois dernier, elle lui avait signifié de ne plus l’approcher, elle fréquentait depuis peu de nouveaux amis plus âgés qu’elle et ne souhaitait pas être vue en sa compagnie. Cette demande l’avait profondément peiné, pourtant, il avait ravalé autant son chagrin que son amertume, il désirait la voir heureuse et était prêt à de nombreux sacrifices pour cela ; il se disait qu’elle était encore jeune et influençable, que cela lui passerait, il patienterait jusque là.

En attendant, il passait chaque jour chez la grand-mère de la jeune fille, mamie Jo : il lui rentrait le bois nécessaire aux soirées encore fraîches, lui allumait le feu dans l’âtre si elle le lui demandait, allait lui chercher à la rivière l’eau dont elle avait besoin tout au long de la journée, entretenait chaque semaine son jardin et s’occupait des réparations de sa vieille masure. Il l’avait toujours fait, il continuerait quoiqu’il arrive rien que pour la remercier de la gentillesse toute maternelle avec laquelle elle le traitait.

Perdu dans ses pensées, il ne vit pas venir le coup. Il prit de plein fouet une frappe stratégiquement placé au niveau de l’aine et s’écroula au sol dans un gémissement de douleur étouffé.
 » On ne t’avait pas dit de ne plus sortir de ta forêt, Waleran ?  »
Il se releva fièrement et en silence pour faire face à cinq gars de son âge avec qui il avait été en classe et avec lesquels il ne s’entendait déjà pas à l’époque. Il lança un regard haineux au chef de la bande, Jean, un grand luron blond, costaud, une brute dont la cervelle avait dû se liquéfier dans ses muscles. Ne supportant pas qu’on lui tienne tête ne serait-ce qu’un peu, le béotien lui décocha un coup de poing qui lui fit baisser le regard.

Waleran n’eut pas le temps de relever la tête, déjà une flopée de coups s’abattit sur lui de toute part, accompagné de ricanements et de sarcasmes mauvais. Il se recroquevilla pour se protéger autant qu’il put et ne bougea plus, il savait que le moindre signe de résistance prolongerait leur assaut et que s’il avait le malheur de se défendre, dans les jours qui suivraient, une bonne partie des gens bien-pensant de la ville se retourneraient contre lui – c’était déjà arrivé, il devait faire profil bas.

De toute façon, cela ne le touchait plus vraiment : c’était devenu son lot quotidien depuis bon nombre d’années. Il se réveillait avec les coups aussi cruels que frénétiques de son frère, Michel, qui le traitait de fayot autant que de lâche et se couchait avec les coups et les insultes non moins violents de son père alcoolique qui dévalorisait tout ce que le jeune homme entreprenait. Il en avait souffert les premières années : il avait tout fait pour se faire aimer de son géniteur, ce n’était jamais assez ; il avait été obligé d’abandonner l’école alors que ses résultats dépassaient ses espérances pour travailler en famille et gagner sa pitance. En quelques années, il était devenu aussi doué que son frère dans la taille du bois et pouvait couper autant de stères que son aîné. Mais quoiqu’il fasse, ce n’était jamais assez. C’était sa rage sourde et sa souffrance muette qui le faisaient tenir.

Alors ce n’était certainement pas ces brutes qui allaient le briser : il plierait mais ne casserait pas. Au bout de quelques instants, les coups cessèrent de pleuvoir. Il décida de ne pas se relever immédiatement, de leur faire croire qu’ils l’avaient blessé et leur laisser le temps de s’éloigner mais cela ne se passa pas ainsi. Il se sentit saisir sous les bras : deux de ses tortionnaires l’obligèrent à se tenir sur ses pieds. Il redressa alors la tête lançant à Jean un regard désabusé. Il se figea : probablement attirée par les rires de la bande, Éloïse n’était plus qu’à quelques pas lorsqu’elle demanda soudain :
 » Hé, les gars ! Que se passe-t-il ?
– On l’a surpris en train de t’espionner, répondit brutalement l’arrogant blondinet. Veux-tu qu’on lui fasse passer l’envie de recommencer ? « 

Elle remercia la brute de sa sollicitude, se rapprocha du jeune prisonnier, lui essuya sans aucune délicatesse le sang qui coulait de son arcade sourcilière et lui lança d’un ton acerbe :
 » Je croyais t’avoir dit de me laisser tranquille ! « 

Elle le gifla violemment du revers de la main, il en resta médusé. Lorsque les autres le lâchèrent s’amusant de son effarement, il s’écroula sur les genoux, pencha son corps vers l’avant et colla contre le sol froid son front devenu brûlant par l’humiliation subie. Des larmes de honte perlèrent pour couler abondamment sans qu’il puisse les retenir ; heureusement, personne ne les vit, ses cheveux bruns trop longs faisaient rideau, masquant ses pleurs silencieux.
Comment avait-elle pu lui faire ça ? Qu’était devenue la jeune fille douce et gentille qu’il avait connue ?

Après avoir traversé la forêt plus mort que vif, il parvint à son but : une petite chaumière perdue dans les bois. Il avait toujours aimé cette maisonnette bordée d’un petit jardin pauvrement fourni, un pommier et quelques fleurs éparses, entourée d’une clôture blanche qu’il avait repeint l’été précédent. C’était son refuge lorsqu’il allait mal.

Il ouvrit le petit portillon et longea l’allée jusqu’à la porte d’entrée. Il s’arrêta quelques secondes, essaya de s’essuyer le visage pour faire partir les dernières traces de sang, c’était peine perdue, elle verrait immédiatement qu’il s’était encore battu ; il hésita, elle serait sûrement déçue, il valait peut-être mieux rebrousser chemin, mais s’il ne venait pas la voir, elle s’inquièterait inutilement. Il prit une profonde inspiration et frappa.
 » Qui est là ?
– C’est Waleran, mamie Jo.
– Tire la chevillette, la bobinette tombera. « 

La porte était difficile à ouvrir, il l’avait réparée il y a peu, mais le mécanisme bloquait par moment. Il força un peu le levier, la tige de métal glissa dans un grincement lugubre. La vieille dame était assise dans son rocking-chair entre la cheminée et la fenêtre, elle se balançait en cadence et lisait tout en tricotant comme à son habitude.
 » Tu es seul ? lui demanda-t-elle sans même lever les yeux de son livre.
– Oui.
– Éloïse n’est pas avec toi ?
– Non.  » Il avait sursauté à ce prénom.
Elle soupira tout en murmurant :  » Elle ne vient presque plus…  » Sa déception ne faisait aucun doute. Elle remonta ses binocles et dévisagea le jeune homme d’un air sérieux.
 » Tu t’es encore battu ? C’est encore le fils du meunier ? Ne t’avais-je pas conseillé de l’éviter lui et sa bande ? Assieds-toi ! « 

Il n’osa pas la regarder, elle était d’une telle perspicacité lorsqu’il tentait de lui cacher quoique ce soit, qu’il redoutait qu’au moindre regard, elle ne devine la réelle raison de sa déconvenue. Elle se leva doucement de son siège, son arthrite la faisait un peu plus souffrir maintenant que le temps devenait plus frais. Il voulut l’aider. Elle le repoussa et lui ordonna de rester sagement assis d’un ton qui ne souffrait aucune discussion. Elle prit un mouchoir, le trempa dans un baquet d’eau et revint vers lui clopin-clopant. Elle nettoya son visage sans ménagement jusqu’à ce que les traces de sang séché disparaissent puis lui appliqua un chiffon humide et frais sur la pommette gauche pour diminuer l’enflure.

Elle regagna sa place :
 » Finalement, c’est une bonne chose qu’Éloïse ne soit pas là. J’ai besoin de toi, Waleran. Ma petite-fille n’est plus une enfant, elle atteindra ses 16 ans le mois prochain. Elle sera en âge de faire son entrée dans le monde adulte. J’aimerai lui offrir quelque chose de particulier. Toi qui la connais si ben, aurais-tu une idée de ce qui pourrait lui plaire ? « 

Il se tut, tête baissée. Il ne savait que trop bien ce qui aurait pu lui plaire. Il l’avait souvent observée : chaque jour, elle s’arrêtait devant la boutique de la couturière du village et y contemplait une longue cape rouge, s’il avait eu les moyens, il la lui aurait offerte. Il hésitait à répondre, il n’était pas d’humeur, il revoyait encore et encore sa confrontation avec Éloïse, les événements du jour étaient trop présents. Il garda le silence. Elle reprit lui souriant gentiment :
 » Je vois que toi non plus, tu n’as pas d’idée…
– Mamie Jo…  » l’interrompit-il soudain. Il avait du mal à formuler ses mots, une fois prononcés, il ne pourrait plus revenir en arrière.  » Je vais partir…
– Es-tu sûr de vouloir rentrer ? Michel ne te laissera pas te reposer, reste encore un peu…
– Je ne rentrerai pas… je ne reviendrai pas.
– Oh… je vois.  » Elle semblait désappointée par une telle nouvelle.  » Tu comptes rejoindre Louise ?
– Non. Si ma sœur avait voulu de moi, elle m’aurait emmené avec elle quand elle a fui la maison. Je ne sais pas où aller… loin… j’ai besoin de m’éloigner… de tout…
– Tu pourrais aménager les combles et t’installer ici… « 

Elle se força à sourire et masqua l’angoisse qui montait en elle. Elle l’aimait comme son fils, s’il partait, qui s’occuperait d’elle et de sa santé, qui l’aiderait à conserver cette maison en l’état, qui partagerait avec elle les tartes que sa petite-fille lui apportait, qui discuterait avec elle et écouterait ses histoires d’antan… Qui l’aimerait au quotidien ?
Il se leva, l’embrassa fort :  » Merci mamie Jo, merci pour tout.  »
Il se dirigea vers la porte puis annonça sans se retourner :  » Pour le cadeau d’Éloïse, vous pourriez lui tricoter une cape rouge comme celle dans la vitrine de madame Binette. Elle la contemple souvent.  »
Il sortit précipitamment avant de faire machine arrière, avant qu’elle ne le retienne, avant que ses larmes ne coulent.

Il s’absenta plus de 5 mois. Il s’était enfoncé profondément dans les bois et y avait vécu seul un temps. Le début avait été difficile : il était bucheron, pas chasseur. Il s’était fabriqué des armes de fortune : une lance à partir d’un bâton surmonté d’un silex puis un arc en bois de frêne – pour la corde, il avait opté pour du cuir brut qu’il avait tanné après avoir pris sa première proie grâce à quelques collets posés de-ci de-là.

Très vite, il s’était accoutumé à cette vie et s’y était plu ; il se sentait apaisé dans cet environnement calme. Puis il avait fait une fâcheuse rencontre : une louve, une bête énorme, massive dont les muscles même assise saillaient à travers son pelage. Il ne craignait rien, elle semblait bien nourrie. Il savait que les loups avaient autant peur des humains que les hommes des loups. Ils s’observèrent l’un l’autre, mais Waleran garda une distance prudente.

La bête le suivit pendant des jours. Il prit alors la terrible décision de l’apprivoiser. Il lui donna un nom : Silhouette. Puis, même lorsque la chasse n’avait pas été particulièrement abondante, il partageait ses repas. Cela lui prit du temps, mais la louve finit par l’approcher suffisamment pour qu’il puisse la toucher, ce qu’il ne fit qu’avec l’accord de l’animal. Ils finirent si bien par s’apprivoiser mutuellement, qu’ils dormaient même côte à côte, non loin du feu qui n’inspirait aucune crainte à la Bête. L’animal comblait si bien sa solitude, qu’il prit la décision insensée de ne plus retourner dans le village où il avait grandi, plus rien ne l’y attendait. Jusqu’à ce terrible soir de fin d’hiver.

Ils s’étaient retrouvés face à une meute de cinq loups affamés par les rigueurs de l’hiver. Lorsque les bêtes faméliques chargèrent, Waleran ajusta son arc tant qu’ils étaient loin et décocha sa flèche. Elle ne tua personne mais blessa un des loups qui devint fou de rage autant que de douleur. Le combat fut rude et fatigant pour le jeune homme mais il su gérer ses deux adversaires. Avec des bêtes sauvages, pas de coups en douce : il pouvait prévoir leurs attaques, elles étaient rapides mais il avait pu esquiver leurs assauts notamment grâce à son bâton qui lui permit de dévier leur charge, sa vie en dépendait. Heureusement, le combat ne s’éternisa pas. Il fut prompt à se débarrasser de ses opposants pour assister au dernier duel de sa compagne de voyage : elle avait réussi à tuer deux loups et se confrontait au troisième qui avait tout du mâle alpha. Elle lutta comme une diablesse, assénant de féroces morsures aussi rapidement qu’elle en recevait. Elle s’acharna sur son adversaire jusqu’à ce qu’il rende son dernier souffle. Même une fois le combat terminé, elles semblait tendue et haletait frénétiquement, son pelage était recouvert de sang, son sang en grande partie.

Waleran, pour la calmer, eut le malheur de la toucher sans l’avertir au préalable. La réaction de l’animal sauvage fut prompte et inattendue : elle enfonça ses crocs acérés dans l’épaule du jeune homme. Ce dernier émit un râle sourd, sentit un liquide chaud couler le long de son bras gauche, l’odeur ferreuse du sang lui parvint. La louve lâcha prise et jappa de stupeur, il perdit connaissance.

Il ne lui restait qu’un souvenir brumeux des jours qui suivirent. Il fut pris d’une violente fièvre. Sa compagne s’occupa de lui du mieux qu’elle put : elle léchait la plaie pour la nettoyer, allait chasser, mâchait la nourriture avant de la régurgiter dans la bouche du blessé comme elle l’aurait fait pour son louveteau. Waleran rêva beaucoup de son passé, il avait l’impression de constamment être oppressé, sa rancœur refaisait plus violemment surface, accentué par la fièvre.

Lorsqu’il reprit réellement ses esprits, il était seul dans un abri fait de branchages et de feuilles. Un cataplasme avait été apposé sur sa plaie. À ses côtés, il trouva de la viande cuite enveloppée dans un torchon. Il chercha autour de lui trace de vie mais ne trouva personne. Il reprit des forces avant de faire le tour de son campement provisoire. Là, encore nul signe de présence humaine aux alentours. Il appela Silhouette. Elle ne vint pas.

Dès qu’il se sentit assez fort, il reprit sa quête et chercha sa compagne des jours durant. Elle avait disparu. Il le vécut très mal, il se sentit à nouveau trahi. La colère qu’il avait réussi à étouffer trouva en lui un nouvel essor et gronda plus ardemment. Depuis son réveil, il se sentait bouillir : il était constamment de mauvaise humeur et la moindre broutille prenait des proportions démesurées. Il estima avoir trop de choses à régler pour pouvoir passer à autre chose. Il reprit donc le chemin de retour. Il ne se perdit pas une seule fois, il avait toujours eu un sens de l’orientation incroyable, mais là, c’en était presque effrayant.

Le premier endroit vers lequel il se dirigea était la maison de mamie Jo. Il mourrait d’envie de retrouver la sécurité affective que cette vieille femme lui avait offert depuis ses 8 ans, l’âge ou il l’avait rencontrée pour la première fois après avoir tenté de lui dérober une tarte refroidissant sur le bord de fenêtre.

Il retrouva sans mal le sentier perdu menant à sa chaumière, encore une dizaine de minutes et il y arriverait. Il entendit un bruit et s’immobilisa. À quelques pas de lui, une jeune fille vêtue d’une cape rouge flamboyante le fixait de ses yeux clairs. Cette couleur lui allait si bien. Elle lâcha le panier de provision qu’elle portait et se précipita vers lui, les larmes aux yeux :
 » Waleran ! Tu es encore en vie, tu as survécu à l’hiver ! Tu es revenu ! « 

Le son de sa voix dénotait clairement le soulagement. Elle voulut lui toucher le visage comme pour vérifier qu’il était bien réel. Il lui attrapa les poignets et repoussa vivement son contact. Il ne s’était pas attendu à la voir si tôt, la trouver ici ravivait sa douleur. Son visage se crispa sous l’effet de la rage. Il lui hurla, ulcéré :
 » Ne me touche pas !
– Waleran… J’ai cru t’avoir perdu…
– Je n’ai plus rien de celui que tu as connu. Tu m’as abandonné. Pire que ça, tu m’as trahi ! Tu aurai pu passer ton chemin, au lieu de ça, tu as rejoint la meute, tu m’as humilié… Tu m’as blessé… mortellement puis tu t’es retournée sans un regard pour moi.
– Je… je suis désolée… je t’en prie, pardonne-moi ce que j’ai fait !
– Jamais ! Tu ne mérites rien d’autre que ma haine !  »
Elle se mit à sangloter mais il resta impassible. Ses pleurs lui brisaient le cœur, il l’aimait toujours mais sa colère était telle qu’il était incapable de lui pardonner, il voulait qu’elle souffre autant que lui. Il avait envie de lui faire mal, il serra les poings autant que les mâchoires. Il avait une furieuse envie de la frapper jusqu’à ce qu’elle implore sa pitié. Il parvint à se maîtriser de justesse et s’enfuit dans les bois à toutes jambes sans un regard en arrière tandis qu’Éloïse, surprise, l’implorait de revenir, il fallait qu’il s’éloigne d’elle le plus vite possible, qu’il retrouve son calme.

Ses pas le menèrent jusqu’à la chaumière de mamie Jo. Il s’arrêta haletant. Son crâne lui faisait mal, il avait la sensation que sa tête était prise dans un étau trop serré pour lui. Sa peau le brûlait atrocement. Ses ongles le gênaient et tiraient sur son derme. Ses mâchoires étaient douloureusement comprimées dans sa bouche. Il ne frappa pas à la porte, il tira la chevillette, la bobinette tomba et il pénétra à bout de souffle chez la vieille dame et s’écroula par terre en sueur, ses jambes ne le portaient plus.

Mamie Jo, après un petit cri de surprise, le reconnut rapidement, se leva aussi vite que ses os le lui permettaient et se baissa pour aider le jeune homme.
 » Waleran ! Je savais que tu reviendrais ! Mais qu’as-tu ? Tes yeux sont rouges, ta peau cramoisie.  »
Il était bien incapable de dire ce qui se passait, son palpitant s’emballait, ses muscles se contractaient sans réelle raison, il avait l’impression de brûler de l’intérieur et aucune partie de son corps n’était épargnée. Dans un long hurlement d’agonie, il perdit connaissance quelques instants.

Lorsqu’il se réveilla, la vieille dame si chère à son cœur s’était prudemment éloignée. Son visage était marqué par une indescriptible terreur. Il se sentait faible et essaya de ramper vers elle. Elle hurla :
 » Ne m’approche pas, créature de Satan ! Qu’as-tu fait de Waleran ? Rends-le nous ! « 

Elle se saisit d’un tisonnier et le menaça. Décontenancé, il continua de l’approcher, tentant de prononcer quelques phrases mais seul un jappement sortit de sa bouche. Elle le frappa de toutes les forces que ses frêles bras possédaient, il plia et découvrit à la place de ses mains des pattes de loup. Il accusa quelques coups avant que l’instinct et la rage ne prennent le dessus. Il se précipita sur la vieille dame, la jetant violemment à terre, il était bien plus lourd qu’elle. Un craquement d’os se fit entendre. Ses crocs acérés lui déchirèrent la chair en plusieurs endroits. Elle gémit en sourdine. Encore vivante, il déchiqueta ses entrailles.

Elle rendit son dernier soupir. Il se reprit mais il était trop tard. Au bord du désespoir, il observait cette pièce qui avait été si longtemps son refuge, maintenant maculée de sang, le corps lacéré de cette femme qu’il aimait tant. Qu’avait-il fait ? Il sentit ses yeux le piquer, une larme perla.

Un hurlement d’effroi se fit entendre derrière lui. Dans l’encadrement de porte, se tenait Éloïse, au comble de l’horreur. Elle se détourna pour fuir. Il ne pouvait pas la laisser partir. Il se lança à sa poursuite, lui attrapa sa cape écarlate et la tira en arrière. La jeune fille tomba en arrière, ses appels à l’aide redoublèrent. Il lui sauta dessus. Elle se tut, terrorisée. Elle le regarda droit dans les yeux, l’incompréhension se lisait dans son regard ; elle marmonna quelque chose. Il était sûr d’avoir entendu son prénom, elle l’avait reconnu, c’était impossible. Elle pleura abondamment mais ne se défendit plus.

Il médita quelques minutes tout en grognant pour l’obliger à se tenir tranquille. Après ce qu’il avait fait à mamie Jo, il ne pourrait plus jamais être avec Éloïse, lui ne se pardonnerait jamais son acte, quant à elle… Le plus raisonnable était de la laisser repartir, lui laisser le temps d’oublier, de vivre sa vie loin de lui, de se consoler près d’un autre, de vieillir avec un homme qu’elle aimerait assez pour ne pas le trahir…
Non, il ne pouvait pas. Si elle n’était pas à ses côtés, elle ne serait aux côtés de personne. Elle était à lui, n’était-ce pas ce que ses excuses avaient suggéré plus tôt dans l’après-midi ?

Il approcha son museau de sa joue. Elle ferma les yeux et détourna son visage. Il renifla son odeur, espérant la conserver dans ses souvenirs et lui trancha la gorge sans l’ombre d’une hésitation. Sa cape écarlate se teinta progressivement de grenat jusqu’à se couvrir entièrement de cette couleur plus foncée. Il hurla à la mort la perte de son amour avant de tourner ses pas vers le portillon de la clôture. Il ne reviendrait plus.

À quelques pas de lui se tenait un grand gaillard à la hache. Il n’eut aucun mal à le reconnaître comme étant son vaurien de frère, Michel. Son instinct le poussa à se mettre en position de défense, à montrer les dents en grognant méchamment. L’humain serra sa hache dans ses mains, prêt à l’abattre sur l’animal enragé s’il le fallait. Waleran se précipita sur lui, évita la hache qui fondait sur lui et s’enfonça dans la terre meuble. Le loup sauta sur l’homme, le renversa et s’enfuit à vive allure.

C’était compter sans son père qui l’attendait au détour du chemin, il abattit rapidement et violemment sa hache sur le garrot de l’animal. Waleran s’effondra sur le sol. Son sang macula la terre déjà humide. Il n’avait pas souffert, le coup l’avait tué sur le coup. Le temps de se retourner vers son fils aîné pour l’appeler puis de revenir sur sa proie, le bucheron découvrit le corps nu et inerte de son fils cadet à l’endroit où la créature démoniaque était tombée. Sa propre hache était plantée dans le bas de la nuque. Il se précipita sur le corps de Waleran, cherchant désespérément un souffle de vie. Il le prit dans ses bras, poussa un hurlement déchirant, il ne lui restait qu’un enfant qui malheureusement lui ressemblait bien trop à son goût, il avait perdu tout le reste : sa femme était morte depuis longtemps, il ne l’avait jamais supporté et avait noyé son chagrin dans l’alcool, sa fille l’avait fui à la première occasion… et il venait de tuer son fils. Il avait tout gâché.

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